Témoignage d’Andrée Katz

lors de la cérémonie d’ouverture de la Fondation Norbert Dana le
3 juin 2007.

Qu’est-ce qui fait qu’une personne marque notre parcours ? Qu’est-ce qu’un bon dirigeant ? Qu’est ce qui fait qu’on éprouve envers lui un réel sentiment de proximité, alors qu’il n’est ni un copain, ni un membre de notre famille ? Les dirigeants qui sont actifs et intelligents ne manquent pas. Cela ne fait pas d’eux des êtres aimables, ou des êtres aimés.

Je pense à cette phrase d’Artaud : « les êtres normaux n’ont jamais rien fait d’extraordinaire ». Bien que Norbert n’était certainement en rien anormal, il était pourtant hors normes.

Lorsque Jo Toledano m’a informée que Norbert reprendrait le département social du FSJU, je me souviens avoir exprimé ma perplexité. Je connaissais Norbert, bien entendu, mais très vaguement. En effet, lorsque j’avais été emmenée à le contacter à l’OPEJ, dans le cadre de mon travail, je n’étais jamais parvenue à le joindre. Norbert était toujours occupé, ou en rendez-vous extérieur. Je me demandais donc comment il pourrait concilier cette frénésie de déplacements avec un travail en équipe. De plus, Norbert est arrivé au FSJU avec des missions diverses et également importantes. Outre sa fonction de chef du département social, il devenait directeur adjoint, et responsable des affaires juridiques. Il intégrait un environnement professionnel nouveau pour lui, avec une culture institutionnelle propre au FSJU, et ceci, alors que nous étions en pleine campagne Tsedaka et sur le point de démarrer le programme d’indemnisation des Fonds Suisses.

Nos cinq années de collaboration sont passées extrêmement vite. J’en garde des souvenirs aussi bousculés que ne l’ont été nos journées au FSJU.

Norbert inaugurait une nouvelle époque : en prenant le relais de Jo, qui avait semé les graines du développement de plusieurs axes de travail, Norbert a catalysé nos énergies pour mener à bien ces projets. Il est passé à la mise en œuvre d’une vision de l’action sociale. C’est ainsi qu’il a, notamment, mais pas seulement, contribué à développer le pôle de formation de l’Institut Léon Askenazi, à assurer au département social une convention avec les pouvoirs publics, à initier un Observatoire des besoins, à amorcer un véritable tournant dans la professionnalisation de l’Association Benjamin pour l’Intégration des Enfants Handicapés, à donner à la campagne Tsedaka une plus grande envergure, à créer Passerelles…

Le secret de sa réussite, de notre réussite, c’est, d’abord, d’avoir capitalisé sur les aptitudes des uns et des autres, de nous avoir accordé sa confiance. Sa conception du travail reposait sur l’échange et la contradiction : Norbert transmettait sa vision des choses, mais avait assez d’humilité pour nous faire part de ses doutes et de ses interrogations ; lorsque nous avions adhéré à une même analyse, il nous passait le relais. Il n’intervenait ensuite que pour soutenir, ou aider à trouver des moyens.

Bien que nous fonctionnions constamment dans une urgence relative, il savait alterner le travail et la réflexion. Son agenda était un véritable labyrinthe, son rythme de travail était démentiel, mais il ne perdait jamais de vue l’essentiel, le sens même de notre action. Parce qu’il avait été éducateur, parce qu’il était animé d’un infini respect pour l’autre, il rappelait toujours que c’était la personne, l’enfant, la famille, qui devaient rester au cœur de nos préoccupations. Lorsque je repense aux Fonds Suisses, c’est encore à sa vision, lui qui avait grandi en Tunisie, que nous devons d’avoir compris, senti, ressenti les attentes des milliers de survivants de la Shoah qui ont, depuis, appelé Passerelles. Lorsque nous en étions aux prémices de ce projet, nous savions que nous faisions un pari, que nous devrions patienter pour obtenir les financements, et surtout, la confiance des personnes concernées. Norbert a donné du temps au temps, parce qu’il respectait le parcours des gens, leur rythme, tout comme les exigences de notre financeur. Surtout, Norbert mettait là en place un service basé sur un mode de fonctionnement tel qu’il le rêvait pour l’action sociale : un fonctionnement basé sur la coordination, la transversalité, le respect et l’écoute des gens.

C’est cela aussi, je suppose, un bon dirigeant : une personnalité ambitieuse dans le bon sens du terme, c’est-à-dire dont l’ambition se porte sur un projet collectif. Une personnalité qui établit des relations très proches sans verser dans la familiarité. Un professionnel qui anticipe nos propos parce qu’il a pris le temps de nous connaître. Norbert nous surprenait toujours : même lorsqu’il était à la bourre, ou faisait face à des difficultés, il ressentait le besoin d’échanger avec ses collaborateurs les plus proches, adoptant parfois une attitude de chef de bande débridé. Parce que l’une de ses qualités principales était le partage.

J’ai le sentiment que Norbert m’a aidée, nous a tous aidés à grandir au plan professionnel. Il nous a insufflé cette confiance qui autorise à avancer, à remettre en question, à interroger, en gardant le cap sur l’essentiel.